COMMONS/Métopes : 1.0
L’organisation de communautés autour de biens non délimités
Flora Vern
Enseignante-chercheure, Université de Glasgow, Écosse
Les biens non délimités sont des immeubles dont la localisation géographique au sein d’une parcelle cadastrale plus grande est inconnue. La pluralité des propriétaires ne forme pas une indivision, et chacun devrait faire borner sa parcelle pour la localiser. Dans nombre de cas, toutefois, ces biens non délimités se caractérisent par la formation d’une communauté d’intérêts autour d’un territoire pour organiser la gouvernance de ces propriétés dont la jouissance est de facto collective.
Mots clés : Biens non délimités, Cadastre
Les biens non délimités sont un artifice du cadastre français autour duquel peuvent émerger – bien que cela soit rare en pratique – des communautés organisées autour de la jouissance et de la préservation d’un territoire. La notion de biens non délimités désigne, en France, un ensemble d’immeubles dont la localisation géographique précise n’est pas connue, et qui sont désignés au cadastre sous le numéro d’une parcelle plus grande. Ne pouvant déterminer l’assiette foncière de leurs droits respectifs, sauf à faire borner leurs terrains à grands frais, les différents propriétaires de tels biens sont contraints d’exercer leurs droits en commun et d’instituer, le cas échéant, des organes de gouvernance pour organiser la prise de décisions concernant ces biens.
Le cadastre est né de la nécessité, pour les services fiscaux, de faire coïncider les titres de propriété avec la réalité géographique du territoire, dans le but de répartir équitablement l’impôt entre les citoyensJaillard Pierre, « Du cadastre napoléonien au cadastre numérisé », in Florence Bourillon & Nadine Vivier (dir.), De l’estime au cadastre en Europe. Les systèmes cadastraux aux xixe et xxe siècles, Actes du colloque des 20-21 janv. 2005, t. 3, Paris, IGPDE, 2008, p. 233-239. DOI : 10.4000/books.igpde.10793
Parmi les limites naturelles des parcelles foncières, on notera, par exemple, que les cours d’eau non domaniaux appartiennent aux propriétaires riverains Art. L. 215-2 du C. env. ; Cass., civ., 11 déc. 1901, Joybert c. Laval-Noizet : Cass., civ. 3chacun en droit soi, ce qui signifie que chaque parcelle s’avance jusqu’à une ligne située au milieu du cours d’eau sauf s’il existe un titre contraireD. 1902.I.353.e, 13 déc. 2018, no 17-31270.
Le droit français reconnaît aussi, dans nombre de cas, l’existence de limites artificielles entre les propriétés, lorsque celles-ci correspondent à des impératifs supérieurs comme la sécurité juridique. La loi établit ainsi une présomption de mitoyenneté pour tous les murs, haies et clôtures qui en remplissent les conditions Art. 653 et 666 du C. civ. Cass., civ. 3e, 25 juin 1970, no 68-13674 : Bull. III, no 443.
Dans tous les autres cas, la délimitation des parcelles foncières est réalisée au moyen d’un bornage amiable ou judiciaire Art. 646 du C. civ.
En droit français, le bornage est une pure faculté, qui est imprescriptible et peut être exercée à tout moment par les intéressés, sous réserve qu’il n’existe pas de bornage antérieur de ces terrains, matérialisé au sol par des bornes Cass., civ. 3 Cass, civ 3e, 19 janv. 2011, no 09-71207.e, 4 juill. 2012, no 10-26113, inédit.
Les biens non délimités sont donc des immeubles entre lesquels il n’existe pas de limites artificielles ou naturelles, et qui n’ont jamais fait l’objet d’un bornage, de sorte qu’ils sont représentés au cadastre comme une parcelle unique alors que plusieurs propriétaires ont chacun des droits à prétendre sur une fraction de cet espace. En l’absence de bornage, les propriétaires sont toutefois dans l’impossibilité de savoir où se situent leurs parcelles qui, bien souvent, n’ont jamais été identifiées au-delà de leur appartenance à l’ensemble plus grand, interdisant ainsi toute délimitation même approximative des terrainsDemain, le territoire. Rapport du 114e Congrès des Notaires de France, 27-30 mai 2018 (Cannes). Paris, LexisNexis, 2018, p. 55 : no 1199. [En ligne, consulté le 29/07/2024.] URL : rapport-congresdesnotaires.fr/2018-rapport-du-114e-congres
Les biens non délimités sont des immeubles qui font l’objet d’une appropriation individuelle de type exclusiviste, mais dont la localisation géographique au sein de la parcelle cadastrale n’est pas connue. Ils ne sont donc pas techniquement en indivision. Les propriétaires de tels biens forment toutefois une communauté d’intérêts, dans la mesure où ils ne peuvent jouir de l’immeuble que sous réserve de respecter les droits les uns des autres.
Il est important d’appuyer l’argument selon lequel les biens non délimités ne sont pas soumis au régime de l’indivision, qui consiste pour plusieurs personnes à exercer concurremment, sur le même bien, des droits de même nature. Chaque indivisaire peut jouir de la totalité du bien pourvu qu’il respecte le droit égal des autres indivisaires Art. 815-9 du C. civ. Art. 826 du C. civ. Art. 815-13 du C. civ. ; Cass., civ. 1 Cass., civ. 1Dross William, Droit civil : Les choses, Paris : LGDJ, 2012 : no 160.re, 14 avr. 2021, no 19-21313.re, 5 déc. 1978, no 77-10692 : Bull. I, no 377.
Rien de tout cela n’est applicable aux biens non délimités. Le titre de propriété ne confère pas, dans ce cas, une fraction de la Ministre du Budget, Rép. min. nvaleur de la parcelle cadastrée, mais une certaine surface de terrain dont l’assiette exacte est encore à déterminerDupuis-Bernard Rachel & Lorisson Guillaume, « Les biens non délimités », Revue Lamy de droit civil – RLDC, 2018, no 159, p. 31 s.Demain, le territoire, op. cit., p. 55 : no 1198.o 5929, J.O. Sénat du 7 nov. 2013, p. 3231.
Les biens non délimités sont une réalité foncière qui demeure, à ce jour, largement ignorée du législateur et d’une large part de la doctrine juridique alors qu’ils représentent environ 350 000 parcelles sur le territoire français, et jusqu’à 15 % de la surface totale de la Corse Ministère du Budget, Rapport public : Éléments de diagnostic sur les conséquences de la décision du Conseil constitutionnel du 29 déc. 2012 en matière de droits de succession en Corse, oct. 2013, p. 18–19.
En premier lieu, les biens non délimités demeurent, par définition, des parcelles appartenant divisément à leurs propriétaires, mais dont les limites n’ont pas été matérialisées au sol ni sur les documents cadastraux Cass., civ. 3Salvat Olivier, « Une lacune du cadastre rénové : Les biens non délimités », J.C.P. N., 2010, 1004.e, 12 déc. 2019, no 18-19291 : inédit.
Le partage d’une indivision est possible à tout moment, au moyen d’une licitation si aucune répartition équitable en nature ne peut être trouvée, parce que le mécanisme repose sur une équité en valeur. Or, si le bornage des biens non délimités est également un droit absolu, il aboutit très rarement en pratique parce que la licitation est, par définition, impossible Voir l’étude d’ensemble de Cepas Lionel, Le géomètre-expert face aux biens non délimités, Mémoire de géomètre–expert, CNAM, 2020.Cepas Lionel, Le géomètre-expert face aux biens non délimités, op. cit.Salvat Olivier, « Une lacune du cadastre rénové : Les biens non délimités », op. cit.
En second lieu, les biens non délimités ne sont pas soumis au régime légal de l’indivision et ne bénéficient pas, à ce titre, des règles légales permettant de prendre à la majorité toutes les décisions relevant de l’administration des biens Art. 815-3 du C. civ.Demain, le territoire, op. cit., p. 56 : no 1200.Ibid., nos 1101-1102.Dupuis-Bernard Rachel & Lorisson Guillaume, « Les biens non délimités », op. cit., p. 31.Ibid.Salvat Olivier, « Une lacune du cadastre rénové : Les biens non délimités », op. cit.
Si nombre de biens non délimités perdurent en raison du désintérêt que leur portent les propriétaires, il en existe appartenant à une communauté de propriétaires qui trouvent un intérêt à ce statut inextricable. L’absence d’indivision interdit le partage, alors que le bornage est généralement impraticable et excessivement onéreux, ce qui garantit le Art. 1873-2 s. du C. civ. Loi nstatu quo. Par ailleurs, les biens non délimités échappent, pour leur gestion, aux règles contraignantes de l’indivision conventionnelleo 65-557 du 10 juill. 1965 fixant le statut de la copropriété des immeubles bâtis.
La particularité des biens non délimités réside dans la formation d’une communauté d’intérêts autour d’un territoire pour organiser la gouvernance de ces propriétés dont la jouissance est de facto collective. Ces communautés prennent des formes diverses, allant de mécanismes diffus fondés sur la coutume et les usages locaux, jusqu’à des entités dotées de la personnalité morale. La fonction et l’usage des biens non délimités y obéissent toutefois à des logiques similaires.
Les biens non délimités sont généralement des propriétés non bâtiesDupuis-Bernard Rachel & Lorisson Guillaume, « Les biens non délimités », op. cit., p. 31.Cepas Lionel, Le géomètre-expert face aux biens non délimités, op. cit., p. 16, 66.
Il résulte de ce qui précède que les biens non délimités sont également de facto inconstructibles, sauf l’accord unanime des propriétaires, par exemple pour l’édification d’un ouvrage dont l’utilité est alors collective. Ces biens ont donc la particularité d’échapper aux logiques d’urbanisation et d’artificialisation des sols, ce qui permet de préserver les paysages.
La jouissance du bien non délimité est parfois répartie, par un accord unanime entre les propriétaires ou leur entente immémoriale, en plusieurs zones. En pratique, il est très fréquent que les propriétaires de biens non délimités soient également titulaires de parcelles adjacentes qui sont, pour leur part, délimitées. Il est donc logique que chaque propriétaire jouisse de la zone de bien non délimité qui est la plus proche de sa parcelle. Dans ce cas, la jouissance exclusive d’une zone de terrain préfigure le résultat du bornage, qui ne variera qu’à la marge pour offrir à chacun une parcelle d’un seul tenantDemain, le territoire, op. cit., p.56 : n° 1200.Cepas Lionel, Le géomètre-expert face aux biens non délimités, op. cit., p. 44.
Il est très fréquent également que la jouissance des biens non délimités soit répartie en fonction des utilités de la terre. Chaque propriétaire pourra ainsi prétendre à certains fruits ou utilités de la terre, concurremment avec les autres propriétaires, comme dans le système coutumier des propriétés simultanées de l’ancien droit Cette situation est notamment observée sur les volcans du Puy-de-Dôme : PataultAnne-Marie, Introduction historique au droit des biens, Paris, PUF, 1989.Vern Flora, « Les vertus environnementales d’un commun : Le cas des biens non délimités du Puy-de-Dôme », RJE, vol. 48, no 2, 2023, p. 305. [En ligne, consulté le 29/07/2024.] URL : https://droit.cairn.info/revue-juridique-de-l-environnement-2023-HS22-page-305
Enfin, il peut arriver que la localisation des lots de bien non délimité soit connue assez précisément, mais que la parcelle conserve ce statut faute d’intérêt à réaliser un bornage. Tel est le cas de certaines cours communes détenues en bien non délimitéCepas Lionel, Le géomètre-expert face aux biens non délimités, op. cit., p. 26, 37, 41.Ibid., p. 23, 26.Ibid., p. 31-32.Ibid., p. 67-69.
La survivance des biens non délimités s’explique ainsi, outre les cas de désintérêt des propriétaires, par le fait qu’une communauté se forme autour d’un territoire. Chaque propriétaire a intérêt à jouir de la totalité de la surface de la parcelle, à la condition de respecter les droits des autres propriétaires, et particulièrement de ne pas détériorer le bien, de ne pas construire dessus, et de ne pas prélever plus que sa part des fruits et produits de la terre.
Les biens non délimités sont refoulés par le droit civil, qui ne reconnaît pas cette forme de propriété foncière, exercée de manière dégradée dans la mesure où elle n’a pas d’assiette géographique clairement déterminée. Aucun texte ne réglemente, par suite, les conventions que peuvent former les propriétaires pour organiser la jouissance de la parcelle sur laquelle se trouvent leurs terrains.
Les accords ou les usages organisant une jouissance exclusive du sol n’ont, évidemment, aucune valeur juridique face au bornage, amiable ou judiciaire, qui peut être demandé à tout moment par l’un des propriétairesDemain, le territoire, op. cit., p. 56 : no 1200.
En revanche, lorsque l’accord des propriétaires porte sur la seule jouissance commune de la parcelle dans l’attente d’un bornage qui, peut-être, ne surviendra jamais, tout porte à croire que les propriétaires sont libres de s’organiser comme ils le souhaitent et qu’une action en justice relative au respect de cet accord serait recevable. Certains biens non délimités sont ainsi gérés au moyen d’une association loi de 1901 ou d’une association syndicale libre (ASL). Celle-ci réglemente les usages de la terre susceptibles d’entraîner une rivalité entre les propriétaires, en accordant à chacun une part proportionnelle à la surface de terrain lui appartenantVern Flora, « Les vertus environnementales d’un commun : Le cas des biens non délimités du Puy-de-Dôme », op. cit.Cepas Lionel, Le géomètre-expert face aux biens non délimités, op. cit., p. 67-69.
Les biens non délimités peuvent ainsi être considérés comme de véritables communs, dans la mesure où ils permettent l’émergence d’une communauté liée à un territoire, et prenant en charge la gouvernance de celui-ci.